La lente relance de l’énergie atomique au Japon
- Gaïc Le Gros
- 4 déc. 2025
- 10 min de lecture
Contexte
Malgré l’accident nucléaire du 11 mars 2011 survenu à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, le Japon compte toujours sur l’énergie nucléaire pour assurer son approvisionnement en électricité. Le pays redémarre au compte-goutte depuis 2015 des unités et il envisage de plus en plus concrètement la construction de nouveaux réacteurs. L’article présent vise à apporter des éléments de compréhension aux lecteurs de ce qu’est aujourd’hui la politique nucléaire japonaise.
Introduction
Dans une réaction en chaîne, un neutron provoque la fission d’un atome d’uranium 235 qui émet à son tour de nouveaux neutrons permettant ainsi de nouvelles fissions. La toute première réaction en chaîne autoentretenue est réalisée aux Etats-Unis en 1942. Suivront ensuite, la Russie en 1946, la France avec la pile Zoé en 1948 et le Royaume-Uni en 1950. Ces premières réalisations mondiales sont motivées par la production de plutonium nécessaire à la fabrication d’armes atomiques.
A contre-pied de ces pionniers, le Japon s’inscrit lui dans un usage purement pacifique de l’atome seulement quelques années après l’annonce du programme Atoms For Peace par le président américain Dwight D. Eisenhower (1953). - Petite précision technique, les réacteurs développés dès le début du programme nucléaire japonais ne permettent pas la production de plutonium militaire. Le plutonium formé au cœur des réacteurs à eau légère ne contient en effet que trop peu de plutonium 239[1] - L’archipel réalise ainsi sa toute première réaction en chaîne auto-entretenue en 1957 à Tôkai-Mura, avec le soutien américain. Dix ans plus tard, la construction du parc nucléaire, tel qu’il existe en 2010, débute en 1966 avec le chantier d’un réacteur à eau bouillante à Tsuruga dans la préfecture de Fukui, technologie enfantée par General Electric. A moins de 10 kilomètres, le chantier d’un réacteur à eau pressurisée, technologie sous licence de Westinghouse, est lancé en 1967 à Mihama.
En 2010, seulement un demi-siècle plus tard, le Japon compte 54 réacteurs nucléaires issus de ces deux filières technologiques et répartis sur 17 centrales. Il s’agit alors, en nombre d’unités, du troisième parc nucléaire le plus important du monde après ceux des Etats-Unis et de la France. L’atome assure près de 30 % de la production électrique et au niveau mondial, le Japon est l’un des acteurs majeurs du nucléaire avec d’importantes activités de recherche & développement et plusieurs projets à l’export. L’accident nucléaire de Fukushima – en japonais l’accident nucléaire est bien différencié de la double catastrophe naturelle via les formules suivantes : Fukushima Daiichi genpatsu jikô (福島第一原発事故) pour l’accident nucléaire et Higashi nihon daishinsai (東日本大震災) pour le séisme et le tsunami – va durablement et fortement impacter le nucléaire japonais. Malgré une hésitation sur l’avenir de l’atome à la suite de l’accident, c’est bien le choix de poursuivre une politique en faveur de l’atome qui l’emportera avec l’élection du Parti libéral démocrate (PLD) en 2012, alors que le pays connaissait une rare alternance politique depuis 2009 avec le Parti démocrate du Japon, Minshutô (民主党).
L’accident nucléaire de Fukushima Daiichi
De nombreux rapports, dont quelques-uns présents ici en notes de bas de page, parcourent en long, en large et en travers l’accident nucléaire de Fukushima. Je vous invite à consulter le travail réalisé par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)[2] pour avoir plus de détails. Cependant, il y a deux points importants que j’aimerais souligner ici sur les causes de l’accident.
En premier lieu, la mauvaise culture de sûreté de l’exploitant Tepco (Tokyo electric power company) a été maintes fois soulignée[3] et cela dès la conception de la centrale nucléaire. La littérature scientifique s’est en effet intéressée aux différences entre deux centrales nucléaires et leurs exploitants : celle d’Onagawa exploitée par Tohoku EPCO (ou Tôhoku denryoku 東北電力) et celle de Fukushima Daiichi exploitée par Tepco. Onagawa est située à 100 km au nord sur le même littoral que la centrale accidentée mais elle n’a pas connu le même sort. Pourquoi ? L’une des explications de cette différence se trouve dans la méthodologie utilisée lors de la définition des conditions les plus extrêmes auxquelles pourraient être soumises les centrales nucléaires. Dans le nucléaire, nous parlons de « dimensionnement » et de « marge de sûreté ». Cette différence méthodologique mène Tepco à construire les quatre premières unités de Fukushima Daiichi à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. Tohoku EPCO a quant à lui retenu une hauteur de 14,8 mètres[4],[5]. Malgré un affaissement d’un mètre de la péninsule sur laquelle est construite la centrale d’Onagawa, elle restera hors de portée du raz-de-marée. La centrale de Fukushima Daiichi quant-à-elle, après avoir perdu les lignes à haute tension assurant l’approvisionnement électrique de la centrale et donc des pompes assurant le refroidissement des réacteurs lors du séisme, perdit aussi les générateurs de secours, qui fonctionnaient avant l’arrivée du tsunami de 14 à 15 mètres.
Représentation schématique de l'inondation de la centrale de Fukushima Daiichi par le tsunami le 11 mars 2011

Vidéo d'analyse de l'IRSN du déroulement de l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Jean-Yves Pipaud/Patrick Barra/Epsim/Mediatheque IRSN. 2012.
A ce problème de culture de sûreté s’ajoute l’impuissance des autorités de sûreté comme l’explique l’enquête parlementaire :
« TEPCO ainsi que l’autorité de sûreté, la Nuclear and Industrial Safety Agency (NISA), étaient conscientes de la nécessité de procéder à un renforcement structurel afin de se conformer aux nouveaux standards. Cependant, la NISA n’a pas contraint l’exploitant à mettre en œuvre les actions nécessaires. La Commission a découvert qu’aucun des renforcements requis n’avait été réalisé sur les unités 1 à 3 au moment de l’accident. Cela résulte d’un consentement tacite de la NISA au retard important pris par l’exploitant. De plus, bien que la NISA et l’exploitant aient été conscients du risque d’accident nucléaire en cas de tsunami, aucune réglementation n’a été élaborée par la NISA et TEPCO n’a pris aucune mesure de protection. Depuis 2006, les autorités de régulation et TEPCO savaient qu’une perte totale de l’approvisionnement électrique de la centrale de Fukushima Daiichi pourrait survenir si un tsunami atteignait le niveau du site. Ils étaient également conscients du risque de détérioration du cœur du réacteur en cas de perte des pompes provoquée par un tsunami plus important que celui envisagé par les estimations de la Société japonaise des ingénieurs civils. La NISA savait que TEPCO n’avait prévu aucune mesure pour réduire ou éliminer ce risque, mais n’a pas donné d’instructions précises pour remédier à la situation ».
Les conséquences de l’accident sur le parc nucléaire japonais
Tout le parc nucléaire japonais sera mis à l’arrêt à la suite de cet accident et une nouvelle autorité de sûreté sera mise sur pied en septembre 2012 avec également de nouveaux standards. Le premier réacteur redémarra en 2015, il s’agit une unité à eau pressurisée située à Kyūshū (centrale de Sendai). Le gouvernement met alors la priorité sur le redémarrage du parc nucléaire : l’idée de construire n’est pas encore à l’ordre du jour. Ce n’est qu’en 2022 qu’un Premier ministre, Kishida Fumio, évoquera le sujet.
Le redémarrage reste cependant assez lent et aucun nouveau chantier ne se profile à court terme. En novembre 2025, 14 réacteurs sont en exploitation, contre 54 en 2010, et 24 unités ont été définitivement fermées. Enfin, 12 unités supplémentaires sont engagées dans des procédures de redémarrages. Au-delà des aspects techniques et réglementaires, les exploitants doivent également convaincre les pouvoirs locaux. Aucun réacteur ne redémarre sans soutien local.
Pour conclure, en plus de cette importante contraction au niveau national, aucun projet d’export ne se concrétisera, ni au Royaume-Uni (Wylfa), ni en Turquie (Sinop), ni au Vietnam (Ninh Thuan).
La lente remontée de l’énergie atomique
Les ambitions nucléaires du gouvernement s’incarnent dans l’objectif d’une production électrique diversifiée en 2040 avec 40 % à 50 % d’énergies renouvelables (contre 23 % en 2023), 20 % de nucléaire (contre 8,5 %) et 30 à 40 % de centrales thermiques (contre 70 %)[6]. Pour le nucléaire, il faut à la fois redémarrer les unités mais aussi offrir de la visibilité aux opérateurs afin qu’ils puissent investir et prolonger l’exploitation des unités, qui ne pourront d’ailleurs pas être exploitées indéfiniment. En effet, la durée de vie d’un réacteur dépend du maintien des propriétés mécaniques relatives à la sûreté des éléments irremplaçables comme la cuve du réacteur, où se trouve le combustible, ou encore l’enceinte de confinement du réacteur. Autrement dit, le sujet de construire de nouvelles unités se fera malgré tout de plus en plus pressant. Mitsubishi Heavy Industries (MHI) consulte d’ores et déjà les entreprises dont elle pourrait avoir besoin[7] et déclare être prêt à construire dès 2030[8]. L’exploitant Kansai Denryoku, a annoncé étudier la construction d’une nouvelle unité à Mihama à l’été 2025. Le lancement d’un tel ouvrage, au vu du contexte actuel, ne devrait pas se réaliser avant le milieu des années 2030.
A noter aussi que le Japon continue de développer plusieurs technologies de réacteurs avec notamment le réacteur expérimental à haute température, toujours en exploitation, et avec le développement d’un réacteur à neutrons rapides par Mitsubishi sur demande du gouvernement. La mise en place d’une filière de réacteurs à neutrons rapides, en opposition ici aux réacteurs actuels c’est-à-dire à neutrons lents, constituerait une révolution concernant l’accès à la ressource en uranium et offrirais une nouvelle abondance énergétique.
Une opinion publique toujours marquée par l’accident nucléaire malgré une évolution plutôt favorable
Tout d’abord, les préoccupations des Japonais tournent globalement autour des sujets de santé et de pouvoir d’achat : spontanément le sujet nucléaire ne ressort pas[9]. Mais concernant le nucléaire, la population japonaise reste à convaincre puisque pour beaucoup, le nucléaire garde une image négative bien qu’il soit aussi perçu comme utile (Yaku ni tatsu – 役に立つ) voire indispensable (Hitsuyô - 必要) par une partie de la population. Nous pouvons d’ailleurs observer un pic dans les réponses du caractère « utile » de l’atome qui correspond à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la crise du gaz qui en a découlé.

Sondage de la Japan Atomic Energy Relations Organization (JAERO – Nihon genshiryoku bunka zantai 日本原子力文化財団) quant à l’image de l’énergie atomique.
Alors qu’une relance nucléaire est en marche aux quatre coins du globe, les Japonais sont 18,3 % à vouloir un retour de l’énergie atomique à un niveau égal ou supérieur aux années 2000. C’est 8 points de plus qu’en 2014. A l’inverse, la part des sondés en faveur d’une sortie rapide du nucléaire est passé de 16,9 % en 2016 à seulement 4,9 % en 2024. Enfin, près de 40 % des sondés sont pour une sortie progressive de l’énergie atomique.
Pour conclure et affiner, le soutien au nucléaire est plus important chez les hommes (25,7 %) que chez les femmes (10,9 %) mais aussi plus important chez les jeunes avec 23 % d’opinions favorable chez les moins de 24 ans et dans la tranche d’âge de 25 à 40 ans. Cette part n’est que de 12,5 % chez les plus de 65 ans qui cumulent aussi le plus haut score pour une sortie rapide du nucléaire : 6,7 %. Enfin, un tiers de la population « ne sait pas » ou ne s’intéresse pas au sujet.

Figure 2 : Sondage de la Japan Atomic Energy Relations Organization (JAERO – Nihon genshiryoku bunka zantai 日本原子力文化財団) quant à la politique à mener.
Prendre garde aux instrumentalisations liées à Fukushima Daiichi
Bien évidemment, il existe diverses opinions concernant le nucléaire et il y a également différents intérêts. Par exemple, il est naturel que les pêcheurs de la région de Fukushima soient attentifs à la réputation de leur production, tout comme les producteurs de riz ou de fruits et légumes. Il est également normal que la population s’inquiète, la confiance ayant été brisée par l’accident nucléaire. Cependant, le sujet des rejets d’eau contaminée à Fukushima, en réalité seulement tritiée (le tritium est une forme radioactive de l’hydrogène), est instrumentalisé par la Chine et la Corée du Sud. La Chine et la Corée du Sud ont annoncé l’arrêt des imports de produits de la mer en 2023 lors des premiers rejets alors que ceux-ci respectaient les standards internationaux[10]. Les près de 60 réacteurs chinois situés sur le bord de mer rejettent bien plus de tritium que ce qui est relâché à Fukushima et il en est de même pour les 27 unités sud-coréennes sur le littoral. La Chine a d’ailleurs activé la même sentence en novembre 2025 après les déclarations de la Première ministre japonaise sur Taïwan.
Conclusion
La politique nucléaire japonaise met l’accent sur le redémarrage des unités à l’arrêt depuis 2011 tout en préparant le terrain à de nouvelles constructions. Du côté de la R&D, le pays n’abandonne pas l’objectif de fermeture du cycle du combustible avec des réacteurs à neutrons rapides à caloporteur sodium. La feuille de route vise le démarrage d’un démonstrateur technologique en 2040. Le gouvernement de Takaichi Sanae, arrivée au pouvoir en octobre 2025, se place dans la continuité de cette politique qui donne la priorité au redémarrage tout en ouvrant la voie à de nouvelles constructions, sans oublier la recherche et développement. La poursuite du nucléaire ne sera cependant pas sans défi que ce soit concernant les usines du cycle du combustible en attente de démarrage dans la préfecture d’Aomori, la construction d’un site de stockage des combustibles usés ou la remise sur pied d’une filière nucléaire pour construire à nouveau.
Les propos tenus dans cet article et les thèses qui y sont soutenues sont publiés sous la seule responsabilité de l'auteur, et n'engagent ni son institution d'appartenance ni la revue qui les publie.
Gaïc Le Gros est diplômé de l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) et de l’Institut français de géopolitique (IFG) de Paris 8. Après avoir étudié les raisons de la relance des centrales nucléaires japonaises malgré l’accident nucléaire de Fukushima, il a travaillé pour la Société française d’énergie nucléaire pendant six années avant de devenir journaliste indépendant en 2025.
Bilbiographie
[1] La Radioactivité.com. s.d. « Utilisation du plutonium – dans le nucléaire » https://www.laradioactivite.com/fr/site/pages/Utilisation_du_plutonium.htm.
[2] IRSN. 2011. « Accident de Fukushima Daiichi (Japon – 2011) ». Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire.
[3] The Fukushima Nuclear Accident Independent Investigation Commission. 2012. The Fukushima Nuclear Accident Independent Investigation Commission Report. Tokyo: National Diet of Japan.
[4] Michaela Ibrion, Nicola Paltrinieri, Amir R. Nejad, “Learning from non-failure of Onagawa nuclear power station: an accident investigation over its life cycle”, Results in Engineering, Volume 8, 2020.
[5] IAEA (International Atomic Energy Agency). 2015. The Fukushima Daiichi Accident: Technical Volume 1. Vienna: IAEA, p13.
[6] 資源エネルギー庁 (Agency for Natural Resources and Energy). s.d. « 発電方法の組み合わせって? | マンガでわかる 電気はあってあたりまえ? ». https://www.enecho.meti.go.jp/
[7] Nikkei Asia, « Mitsubishi Heavy talks to 200 suppliers to rebuild Japan nuclear reactors », 7 mai 2025.
[8] Mitsubishi Heavy Industries. 2024. « Development Status of Advanced Light Water Reactor SRZ1200 ». Mitsubishi Heavy Industries Technical Review Vol. 61 No.4.
[9] EDF. 2025. Obs-COP 2025. Rapport complet. Fichier : obscop2025_rapport-complet_20251124_fr.pdf.
[10] IAEA. septembre 2023. « IAEA Conducts Its First Seawater Sampling After Japan’s Discharge of ALPS Treated Water, Finds Tritium Level Below Limit ».
Crédit photo de couverture : The Associated Press



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