L’importance stratégique d’Okinotorishima
- Thomas Fassler
- il y a 6 jours
- 8 min de lecture
Introduction
Okinotorishima (沖ノ鳥島) est l’île la plus au sud du Japon. Elle est administrativement rattachée au village d’Ogasawara, distant de 1000 kilomètres, et est donc par extension associé au département de Tokyo. Mais, depuis 1999, l'île est passé sous contrôle direct de l'État en raison de son importance stratégique. L’île a été découverte par des navigateurs espagnols au début du XVIe siècle. Discrète, à peine visible au ras de l’eau, elle est passée inaperçue pendant des années. Elle n’a été revendiquée par le Japon qu’à partir de l’ère Meiji (1868 - 1912). Sa forme très commune et sa minuscule taille n’intéressaient ni les scientifiques ni les marins. En effet, elle ne fait que 5,8km2 et seuls deux îlots demeurent constamment à la surface : Kitakojima (北小島) et Minamikojima (南小島). D’autant plus que l’île est sur les courants marins, souvent impactés par de puissants Typhons avec des vents de 180-200 km/h créant des vagues hautes de plusieurs mètres [1]. Néanmoins, cet îlot, maintenant renforcé par des murs en béton et dont la seule présence humaine permanente est celle d’un phare sur pilotis, est d’un intérêt stratégique majeur pour l’archipel.

Vue d’ensemble d’Okinotorijima. Croquis interprétatif simplifié d’après l’imagerie satellitaire japonaise (1987). Courbes bathymétriques et dimensions d’après des sources diverses. Redessiné par Florence Bonnaud. Cadre rectangulaire : figure 4. Étagement du récif : 1, à fleur d’eau ; 2, peu profond ; 3, profond.
Okinotorishima et l’extension de la profondeur stratégique japonaise
Bien qu’étant à priori inhabitable, sa position géographique est d’un atout stratégique de premier rang. En effet, elle se trouve à mi-chemin des bases américaines de Naha, à Okinawa, de Guam. De plus, l’île d’Okinotori permet au Japon de revendiquer une zone économique exclusive (ZEE) de plus de 420 000 km2, ce qui est plus vaste que la surface terrestre du Japon.
La ZEE est une bande de 200 000 miles marins (370 km) à partir de la ligne de base d’un rivage. La ZEE donne le droit au pays de jouir de l’exploitation exclusive des ressources marines et sous-marines [2]. Cette classification a été définie dans la convention des Nations Unies sur le droit de la mer (appelée ci-après Montego Bay), qui a été signée en 1982 et qui en 2022 compte plus de 157 d’États signataires. Cette convention définit notamment les règles de circulation maritime, garantit la liberté de circulation et définit différentes zones, territoriales, économiques ou internationales.
L’intérêt stratégique pour le Japon de disposer d’un tel territoire est non négligeable. En outre, les ressources halieutiques sont abondantes. L’atoll se trouve sur la route migratoire des bonites et du thon, poissons largement consommés dans le pays. Les ressources sous-marines sont également riches, en raison de la présence de cuivre, de cobalt, de lithium ainsi que du méthane clathrate, un gaz pouvant potentiellement remplacer certaines ressources pétrolifères [3]. La présence de ces éléments est donc fondamentale pour Tokyo, dont les ressources naturelles sont limitées.
De plus, comme le soulignent certains chercheurs de la Sasakawa Peace Foundation :
« La zone maritime en forme de delta reliant Taïwan, Guam et Yokosuka représente un espace stratégique de premier plan, jouant un rôle central dans la stabilité et la sécurité de l’Asie de l’Est. Elle constitue en outre le point d’origine du principal couloir maritime du Japon, véritable fil de vie s’étendant vers l’ensemble du monde. Cette zone correspond également à un espace de convergence des grandes routes de navigation reliant la Chine au continent nord-américain, au cœur duquel se situe Okinotorishima. [4] ».
L’intérêt est donc également sécuritaire, dans un contexte l’alliance nippo-américaine.

Okinotorishima, au coeur du delta stratégique Guam - Taïwan - Japon
Un conflit de qualification juridique
Néanmoins, plusieurs pays, comme la Chine ou la Corée du Sud s’opposent à cette revendication territoriale, préférant qualifier l’île de « rocher » et ne donnant donc pas le droit de revendication d’une ZEE. Ils utilisent notamment comme argument la mention dans la convention de Montego Bay suivante : « Les rochers qui ne se prêtent pas à l’habitation humaine ou à une vie économique propre n’ont pas de ZEE ni de plateau continental. [5] » L’atoll est en effet régulièrement submergé par la mer. Et, jusque dans les années 2010, il n’y avait pas de présence humaine permanente.
Ces pays de la région manifestent leur opposition à cette revendication japonaise de diverses manières. La Chine dénonce régulièrement la position japonaise devant les tribunes internationales et n’hésite pas à tester la réponse japonaise, notamment en organisant des missions de recherches scientifiques et de prospection proche de l’atoll [6]. Des navires de pêche taïwanais ont été saisis en 2016 par les gardes-côtes japonais. La Corée du Sud quant à elle est en froid avec ces questions, notamment à cause du conflit autour des rochers Liancourt (Dokdo/Takeshima) et demande une résolution devant une cour internationale [7]. Ce conflit concerne un ensemble d’îlots situé en mer du Japon d’une surface de 0,18 km2. Ils sont contrôlés par la Corée du Sud mais sont également revendiqués par le Japon.
Tokyo justifie également cette qualification « d’île » par des lois internes. D’abord, en 1996, la loi sur la zone économique exclusive et le plateau continental fut promulguée, établissant ainsi officiellement sa revendication sur ce territoire. Puis renforcé en 2010 avec le projet de loi « pour protéger ses littoraux et ses îles isolées », y compris l’île d’Okinotori, explicitement classée comme « île ». La même année entre en vigueur de la loi sur « le développement des installations de base et la préservation de la ligne de marée basse pour la promotion de l'utilisation et la conservation de la zone économique exclusive et du plateau continental ».
Dans cette dernière loi, on peut lire les différents objectifs de l’État pour justifier la catégorisation de l’atoll comme île :
« Compte tenu de l’importance de la zone économique exclusive et du plateau continental du Japon […], cette loi vise à contribuer à la conservation et à l’utilisation des lignes à marée basse nécessaires à la conservation des lignes à marée basse et à l’entretien de la zone économique exclusive […] et à l’établissement d’installations de base sur les îles éloignées, qui sont importantes comme bases pour la conservation et l’utilisation de la zone économique exclusive. [8] »
1931 | Incorporation de l’atoll à la juridiction métropolitaine de Tokyo |
1939 | Début de construction d’un phare et d’un poste météorologique (suspendu) |
1952 | Administration américaine |
1968 | Retour de la souveraineté japonaise sur l’île |
1987 | Création d’une « zone de conservation côtière » Construction de digues |
1996 | Promulgation de la loi sur la zone économique exclusive ; établissement d’une ZEE autour de l’île d’Okinotorishima |
1999 | Désignation de la zone sous contrôle direct de l’État |
2007 | Construction d’un phare et de structure de protection |
2010 | Désignation de l’île comme « isolée » . Entrée en vigueur de la loi sur le développement des installations de base et la préservation de la ligne de marée basse pour la promotion de l'utilisation et la conservation de la zone économique exclusive et du plateau continental. |
2011 | Installation portuaire |
2019 | Début de l'exploitation de la nouvelle base d’observation |
Chronologie politico-administrative et juridique d’Okinotorishima
De la subsidence à l’artificialisation de l’île
L’île d’Okinotorishima sombre, et ce, pour deux raisons : d’abord, tout récif corallien océanique se contracte en refroidissant. L’île étant à quelques centimètres au-dessus de la mer, plus le temps passe, plus elle devient submergée. Ensuite, face à la montée des températures océaniques, l’augmentation du niveau moyen de la mer aggrave le processus d’érosion. Il y a donc un réel risque pour le Japon de voir l’île disparaître au cours de ce siècle.
Cependant, Tokyo ne compte pas laisser tomber cette île. En effet, depuis la fin des années 90, le Japon a dépensé au total plus de 600 millions de dollars pour la construction d'infrastructures sur l’île ayant à la fois pour but de légitimité une présence permanente sur l’île, comme par exemple avec un poste d’observation permanent, un phare, achevé en 2019, ayant notamment pour but de conduire des missions scientifiques. En plus d’un quai en eau profonde et d’une route. Mais également des projets pour freiner le processus de subsidence allant du bétonnage de l'engagement des rochers, à l’édification de mûrs brise-lame
Mais face à l’ensemble de ces travaux, une question se pose alors, est-ce que ces travaux transforment la qualité de l’atoll naturel, en île artificielle ? Selon un rapport de l’ONU, pour le chercheur Van Dyke, les abondants travaux de construction qui ont été effectués ont transformé le récif en île artificielle. Cette vision s’oppose à celle d’Alex Oude Elferink, pour qui une île renforcée par des défenses côtières reste en principe une île et, inversement, une île artificielle ne devient pas une île s’il y a eu un processus de comblement, même si elle est d’origine naturelle [9]. Le coût écologique de telles opérations reste, dans tous les cas conséquent, l’île ayant été profondément transformée.

Prise de vue aérienne du quai et d’un des îlots d’Okinotorishima, Crédit photo : Masanori Genko (AP)
Conclusion
La question du statut juridique des îles, et donc de la revendication de leur territoire de souveraineté est devenue fondamentale depuis la reconnaissance des ZEE. Bien que cette revendication puisse constituer une réserve stratégique pour l’industrie halieutique et minière, elle n’a pour l’instant pas été exploitée. Néanmoins, la volonté du gouvernement japonais de revendiquer et d'exploiter ces ZEE est bien présente, à l'image de Minatorishima, à 2000 km de Tokyo. Où, le 12 janvier, une mission d'exploration minière en eau profonde vient d'être lancé pour extraire des terres-rares, notamment dans le but de réduire sa dépendance à la Chine, qui contrôle 70% du marché [10]. Okinotorishima s’inscrit également dans des stratégies plus globales militaires et d’architecture de défense en lien avec l’alliance avec les États-Unis. La protection coûte que coûte d’Okinotorishima par Tokyo passe donc par artificialisation de l’île. Le(s) conflit(s) autour de cette île risque de s’accentuer, notamment à cause du durcissement des relations entre Pékin-Washington et Pékin-Tokyo.
Thomas Fassler est actuellement étudiant en Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG) il est également diplômé de l’Inalco en études japonaises. Ses recherches portent sur l’architecture de sécurité du Japon.
[1] Vanney, Jean-René. “Ces îles qui disparaissent. Le cas particulier d’Okinotorijima (Japon, mer des Philippines).” Les Cahiers d’Outre-Mer 244 (2008): 489-506. https://doi.org/10.4000/com.5403
[2] ENS de Lyon. « Convention de Montego Bay ». Géoconfluences, glossaire. s.d. disponible sur : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/montego-bay
[3] Profile of The Okinotorshima Island, Tokyo Metropolitan Government Bureau of General Affairs based on the website of Keihin River Office, Kanto Regional Development Bureau, Ministry of Land, Infrastructure and Transport, "Conservation of the Okinotorishima Island to Date" disponible sur : https://www.t-borderislands.metro.tokyo.lg.jp/en/okinotorishima/
[4] Sasakawa Peace Foundation. “United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS).” SPF Oceans – Analysis, 2012. disponible sur : https://www.spf.org/oceans/analysis_en/c1206-1.html
[5] Nations unies. Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Montego Bay, 10 décembre 1982, art. 121(3).
[6] The Japan Times. “China Conducted Research in Japan’s EEZ Without Consent, Tokyo Says.” 27 mai 2025. disponible sur : https://www.japantimes.co.jp/news/2025/05/27/japan/china-eez-research/
[7] Van Dyke, Jon M. Maritime Claims and the Law of the Sea: The Case of Okinotorishima. Honolulu: University of Hawai‘i, s.d. disponible sur : https://www.dokdo-takeshima.com/wordpress/wp-content/images/jonvandyke-doc.pdf
[8] Loi relative à la préservation de la ligne de basse mer et à l’aménagement d’installations de base pour la préservation et la promotion de l’utilisation des zones économiques exclusives et du plateau continental (排他的経済水域及び大陸棚の保全及び利用の促進のための低潮線の保全及び拠点施設の整備等に関する法律), Loi n°41 de 2010, art. 1. disponible sur : https://laws.e-gov.go.jp/law/422AC0000000041/
[9] Nations unies. Rapport de la Commission du droit international sur les travaux de sa soixante-et-onzième session (A/CN.4/740). New York: Nations unies, 2019. disponible sur : https://docs.un.org/fr/a/cn.4/740
[10] “Japan Deep-Sea Rare-Earth Project Begins off Remote Southern Island.” Nikkei Asia. [12 janvier 2026]. https://asia.nikkei.com/.

Commentaires