Les dispositifs mis en place pour accueillir les réfugiés de guerre ukrainiens
- Thomas Littel Fortuna
- 21 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 févr.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a provoqué des millions de déplacés Ukrainiens. Si, la majorité d’entre eux ont migré vers des pays limitrophes comme la Pologne ou la Roumanie, on en a compté au Japon 2000 en janvier 2025. Plusieurs témoignages de ces Ukrainiens sont disponibles, notamment ceux ayant reçu le soutien de la Nippon Foundation (Nippon Zaidan 日本財団). Cet organisme a mis à disposition de nombreux moyens pour faciliter leur intégration. Les chiffres utilisés dans cet article sont tirés de leurs enquêtes[1]. Le présent texte s’appuie également sur un article du 15ème numéro de mai 2023 de la Migration Policy Review (Imin Seisaku Kenkyû-kai 移民政策研究会) écrit par Endô Rie (遠藤 理恵).
Comment le gouvernement s’est organisé pour accueillir les Ukrainiens
Le 2 mars 2022, après une réunion extraordinaire rassemblant les pays de l’ONU concernant l’invasion illégale de l’Ukraine par la Russie, le Premier ministre de l’époque Fumio Kishida annonce que le Japon accueillera des réfugiés Ukrainiens, précisant que c’est une aide humanitaire que le Japon s’engage à apporter en tant que membre du G7. Le 16 mars, le secrétaire général du Cabinet préside avec le ministre de la Justice et celui des Affaires étrangères une réunion pour prendre des mesures de façon coordonnée sur cet accueil. Des Ukrainiens commencent donc à arriver, s’ajoutant aux 300 déjà présents sur le territoire japonais.
Parmi les Ukrainiens qui se sont réfugiés au Japon, nombreux sont ceux qui avaient une connaissance ou de la famille déjà sur le territoire, et qui se portaient volontaires pour être leur garant. Par exemple Aonishiki Arata, de son vrai nom Danylo Yavhusishyn a quitté le pays juste avant ses 18 ans (à savoir que les hommes entre 18 et 60 ans n’ont pas le droit de quitter le territoire ukrainien). Il est venu grâce à une connaissance, avant de récemment gagner en notoriété pour ses victoires à plusieurs championnats de sumo malgré son jeune âge[2]. La présence d’un garant est une obligation pour pouvoir obtenir un visa « séjour court », mais afin d’apporter une aide humanitaire appropriée et pouvoir accueillir des Ukrainiens qui n’ont pas de connaissances au Japon, le gouvernement a accepté de retirer cette condition. Il se charge donc directement de fournir les aides censées être fournies par le garant, c’est-à-dire une aide économique et une aide au logement entre autres. Ainsi, entre le 2 mars 2022 et le 12 avril 2023, 2384 Ukrainiens sont venus au Japon, dont 250 sans garants.
Une particularité de l’aide apportée dans le cas des Ukrainiens est la coopération qui a eu lieu entre le gouvernement et les collectivités locales. Par exemple, après avoir séjournés dans un logement temporaire (67,1% vivent dans des logements sociaux en 2025), les Ukrainiens sont redirigés vers une région qui correspond à leurs attentes, et où ils pourront avoir des opportunités professionnelles grâce à un tout nouveau dispositif dit de « matching », qui n’existait pas lors des précédentes vagues de réfugiés, comme en 2019 par exemple avec un flux de personnes en provenance du Myanmar.
Quelques exemples d’aides perçues par les réfugiés ukrainiens
Lors de l’arrivée d’un réfugié sans garant, voici ce que le gouvernement s’engage à fournir : un logement temporaire, des repas, des cours de japonais, des conseils pour trouver un travail et un logement, ainsi qu’une couverture concernant les soins médicaux. Les personnes de plus de 12 ans bénéficient aussi d’une aide pour les dépenses courantes équivalente à 1000 yens par jour (soit 5,40€) le temps de leur accueil dans un logement temporaire, puis de 2400 yens s’ils partent du logement. Cette aide devait durer initialement 180 jours, mais le 14 septembre 2022 elle a été prolongée pour 180 jours de plus.
La Nippon Foundation a aussi réagi rapidement en préparant un programme dès avril 2022. Ce programme prévoyait de subvenir aux besoins de 1000 personnes en leur fournissant 1 000 000 de yens par an (soit 5400€) pour les dépenses courantes, et assure la prise en charge des frais de voyage et de logement. Initialement le programme était limité à un an, mais fut ensuite étendu à trois. Le nombre de personnes que la Nippon Foundation s’engage a aider est également passé à 2000. Concernant le travail, les réfugiés Ukrainiens ont le droit à un permis de travail d’un an, donnant accès à des activités spécifiques. Cette mesure est maintenue tant que la situation en Ukraine ne permet pas au réfugié de retourner chez eux, donc la durée du permis peut donc aussi être rallongée en conséquence. L’enquête menée par la Nippon Foundation montre que 55,7% des Ukrainiens travaillent, et parmi eux 75,1% le font à mi-temps.
Dans un article du Mainichi du 6 novembre, Irina Tchoumak (イリナ・チューマク), une mère de 39 ans qui est venue avec son fils, raconte son expérience. Elle travaille à Donki (une chaîne de magasin), ce qui lui permet de toucher 90 000 yens par mois (487€) s’ajoutant à l’aide qu’elle reçoit de la Nippon Foundation, mais cette aide touche à son terme. Irina ne paye pas de loyer (ce qui est le cas de 78,8% des réfugiés) car elle et son fils vivent dans un logement social[3].
Un autre exemple d’organisme qui fournit un soutien pour trouver du travail : la Japanese International Cooperation Center (JICE). Dans cet article, le cas de Olga Mirichenko (オルガ・ミリチェンコ) y est décrit, elle a été ainsi accompagnée par la JICE et travaille désormais comme assistante pour aider les autres réfugiés ukrainiens dans leurs démarches. Elle donne aussi des cours de japonais car elle maitrise la langue[4].
Les antécédents des aides et les récentes évolutions
En avril 1974, la chute du gouvernement de la République du Vietnam provoqua une vague de « boat people » c’est-à-dire des personnes prenant la fuite par navire, souvent de fortune. De nombreux réfugiés arrivent notamment au Japon dès mai 1974 (390 000 personnes au total sur cette année). Le Japon voulait les accueillir temporairement, puis les renvoyer vers les États-Unis ou le Canada, mais ceux-ci refusèrent. Il a fallu attendre 1977 pour qu’ait lieu une réunion similaire à celle concernant l’accueil des Ukrainiens, puis 1978 pour que les Vietnamiens aient le droit d’accès à un permis de séjour favorisant une situation stable. A ce moment, le pays n’avait pas encore ratifié la Convention relative au statut des réfugiés de 1951.
Plus tard, à la suite des évènements de la place Tian’anmen en 1989, des Chinois présents sur le territoire japonais rencontraient des difficultés pour rentrer en Chine, c’est donc de manière exceptionnelle qu’en 1991 le ministère de la Justice a accordé le droit d’octroyer des permis de résidences à des personnes qui n’auraient pas pu obtenir le statut de réfugié. Depuis le 1er décembre 2023, le Japon propose un « système de certification » pour assurer une protection complémentaire à des personnes qui ne sont pas considérées comme « réfugiés » au sens de la Convention de 1951, c’est-à-dire quelqu’un craignant avec raison d'être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, et pérennise donc ce système.
A titre de comparaison l’Union européenne a adopté en 2001 une directive propre à cette protection relative, et a donc activé ce mécanisme en mars 2022. Une fois accordée elle dure 1 an et peut être renouvelée. Ce régime est aujourd’hui prolongé jusqu’au 4 mars 2027. Mais « le 16 septembre dernier, le Conseil européen a adopté une recommandation concernant la sortie progressive du régime de protection temporaire dont bénéficient les personnes déplacées en provenance d'Ukraine. La recommandation définit un cadre commun visant à garantir un retour et une réintégration durables en Ukraine des Ukrainiens déplacés, lorsque les conditions le permettront, ainsi qu'une transition progressive vers d'autres statuts de résidence pour les personnes éligibles »[5].
Conclusion
En conclusion, comme le salue Endô Rie, les aides mises en place par le gouvernement japonais à l’égard des réfugiés de guerre ukrainiens est tout à fait extraordinaire, tant dans la rapidité de la mise en place des dispositifs, que par la continuité depuis 3 ans de ces aides. Cependant, le nombre relativement limité de réfugiés (en tout 2700 en comptant les personnes qui ont déjà quitté le territoire japonais) ne rend pas la situation comparable avec la fin de la guerre du Vietnam (350 000 personnes). Mais la présence d’un précédent peut changer la manière dont le pays accueillera des réfugiés à l’avenir, sachant que la banque mondiale prévoit près de 216 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050.
Crédit photo : Les étudiants ukrainiens qui seront accueillis par l'Université d'économie du Japon sont accueillis à l'aéroport de Fukuoka, dans le quartier de Hakata, le 25 mars 2022. (Photographie : Takero Yamazaki), Asahi Shinbun.
Endô Rie (遠藤理恵), "situation et défis liés à l'accueil et au soutien des réfugiés ukrainiens au Japon" (nihon ni okeru ukuraina hinanmin no ukeire・shien wo meguru genjô to kadai日本におけるウクライナ避難民の受入れ・支援をめぐる現状と課題), dans Migration Policy Review (Imin Seisaku Kenkyû-kai 移民政策研究会), n°15, Editions Akashi 明石書店, 2023 (aussi disponible sur leur site web)
[1] Enquête menée auprès des 937 Ukrainiens de plus de 18 ans aidés entre le 21 Janvier et le 2 Mars 2025 https://www.nippon-foundation.or.jp/wp-content/uploads/2025/04/wha_pro_sup_ukraine_in_jap_12.pdf (consulté le 21 décembre 2025)
[2] Yomiuri Shimbun, 26 novembre 2025, page 6.
[3] Mainichi Shinbun, 6 novembre 2025, page 3.
[4] 国際移住機関 日本 (International Organization for Migration), « Olga I am a migrant », Japan OIM. Disponible sur : https://japan.iom.int/storyteller/iamamigrant/olga (consulté le 21 décembre 2025)
[5] Conseil de l’Union européenne, « Afflux de réfugiés en provenance d’Ukraine ». Disponible sur : https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/refugee-inflow-from-ukraine/ (consulté le 21 décembre 2025)

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