Le Japon à la recherche de la longue distance
- Esteban Aguado
- il y a 5 jours
- 6 min de lecture
Article initialement paru sur le Marin, le 20 janvier 2026
En décembre 2022, face aux changements géostratégiques et au durcissement observé dans les rapports inter-étatiques, telle l’agression russe de l’Ukraine en février 2022, le Japon publie trois textes qui actualisent sa stratégie de sécurité et définissent ses ambitions militaires. Il s’agit de la stratégie de sécurité nationale, de la stratégie de défense nationale et du programme de développement de ses capacités militaires. En 2025, cette documentation est complétée par un Livre blanc de la défense qui met à jour dans quel environnement stratégique évolue Tokyo et qui précise les priorités du ministère de la Défense.
Ainsi, notamment face au renforcement et à l’activisme du grand voisin chinois, Tokyo cherche prioritairement à améliorer ses moyens de frappe à longue distance et dans la profondeur.
La Chine, défi stratégique majeur pour le Japon [1]
Dans l’ensemble du corpus documentaire, la République Populaire de Chine est définie comme le défi stratégique majeur pour le Japon. Dans la stratégie de sécurité nationale, Pékin est cité 29 fois là où les États-Unis le sont dix fois et l’Europe deux. D’une part, la croissance militaire de l’Armée Populaire de Libération et son renforcement capacitaire dans tous les domaines sont un sujet d’attention. À titre d’exemple, la marine chinoise est aujourd’hui numériquement la plus importante, devant l’US Navy. Elle met désormais en oeuvre trois porte-avions à propulsion classique dont le dernier, le Fujian, dispose de catapultes électromagnétiques et peut embarquer une cinquantaine d’aéronefs. Entre 2008 et 2030, le tonnage chinois devrait de ce fait augmenter de 138 %[2].
D’autre part, le comportement et l’activité des forces armées en mer de Chine et dans le Pacifique sont observés avec attention voire méfiance. Tokyo considère que l’intensification de la présence navale chinoise conjuguée à une série d’incidents impliquant des aéronefs et navires à proximité de l’espace aérien japonais ou de ses eaux impactent directement la sécurité de l’archipel nippon. Enfin, la politique du fait-accompli et la militarisation d’îles en mer de Chine sont identifiées comme des éléments qui peuvent remettre en cause la stabilité et la paix dans l’Indo-Pacifique.
Et si la Chine n’est pas le seul défi identifié, les autres enjeux apparaissent malgré tout liés à la République Populaire telles les tensions autour de Taiwan et la compétition avec les États-Unis mais aussi l’alliance stratégique russo-chinoise.

Carte du Japon face son environnement stratégique
Face aux menaces, sept domaines à renforcer
Destinées à protéger l’intégrité du territoire, les forces d’autodéfense japonaises intègrent la conflictualité moderne ainsi que l’évolution des risques et se concentrent sur le renforcement de sept domaines capacitaires. Ceux-ci sont définis comme des champs clés pour la défense du pays. Sur le plan budgétaire, ce renforcement est adossé à un accroissement du budget des armées qui doit atteindre 2 % en 2027 contre 1,4% actuellement.
Le premier d’entre eux concerne le tir à longue distance et les frappes dans la profondeur. Dans le cas d’une tentative d’invasion de l’archipel, l’objectif visé est de frapper les forces adverses à une distance telle que leur réponse ne puisse être efficace. Il est donc indispensable d’acquérir la supériorité technologique dans ce domaine, du point de vue des armes mais aussi de la détection.
À l’horizon 2027 dans un premier temps, pour les armes en elles-mêmes, Tokyo souhaite développer plusieurs programmes. Tout d’abord, améliorer son missile national anti-navires Type-12, arme pouvant être mise en oeuvre à la fois depuis un véhicule à terre tout comme en mer, depuis les destroyers de la classe « Akizuki » ou depuis un aéronef[3]. Construit par Mitsubishi Heavy Industries, le missile disposait initialement d’une portée de 200 km mais a été progressivement amélioré pour atteindre aujourd’hui 900 km et avec un objectif de 1200 km dans quelque temps. Equipée d’une charge explosive de 225 kg, l’arme bénéficie d’un système de navigation inertielle recalée par GPS en cours de vol avec un radar de recherche sur la phase finale. C’est aussi dans la gamme des missiles hyper-véloces et des armes hypersoniques que les ambitions portent. Le ministère de la Défense a diffusé en juillet 2024 les images de l’essai d’une arme hyper-véloce, pour l’instant d’une portée de 900 km et destinée à frapper une cible à terre (Block-1) mais qui doit atteindre à moyen terme 2000 puis 3000 km (Block-2 en 2027 et Block-3 en 2030) ainsi que potentiellement la possibilité de cibler des navires[4]. Sur le segment de l’armement aéroporté anti-navires, le Type-12 doit venir compléter l’ASM-3, missile japonais supersonique d’une portée de 200 km développé aussi par l’entreprise japonaise Mitsubishi qui évolue autour d’une vitesse de Mach 3. Mais Tokyo compte aussi sur de l’armement acheté auprès de fournisseurs étrangers. D’une part avec le Joint Strike Missile (JSM) norvégien, programme aéroporté qui rassemble la Norvège, le Japon, l’Australie et les Etats-Unis. L’arme, qui navigue au-dessous de la vitesse du son, a bénéficié d’efforts pour sa furtivité et emporte une charge de combat de 120 kg. D’autre part, le Joint Air-to-Surface Stand-off Missile (JASSM) de l’entreprise américaine Lockheed Martin , missile de croisière subsonique furtif portant à 900 km. Enfin, l’acquisition de Tomahawks de l’allié américain complète le panel d’armes à longue portée disponibles pour les forces d’autodéfense. Une commande de 1,7 milliards de dollars a été passée en janvier 2024 afin d’acquérir 400 armes auprès du constructeur Raytheon, des versions Block IV et Block V d’une portée de 1600 km.

Diagramme des dispositifs de capacité de défense japonaise
Mais c’est aussi du côté des porteurs et des lanceurs que le Japon investit. L’objectif est de pouvoir positionner les plateformes de lancement au large des côtes et par-là porter le feu chez l’ennemi au plus tôt et au plus loin. Il revient alors à la marine et à l’armée de l’air d’assurer cette mission. Pour la force d’autodéfense maritime, nom officiel de la marine japonaise, ce sont la quarantaine de destroyers des classes « Kongo », « Atago », « Maya », « Akizuki », « Asahi », « Takanami » et « Murasame » et la dizaine de frégates classe « Mogami » qui emportent les différents types d’armes. Et si pour les forces sous-marines les classes « Oyashio », « Soryu » et « Taigei » n’embarquent à l’heure actuelle que des missiles anti-navires Harpoon, Tokyo ambitionne de disposer d’un système de lancement vertical sur sous-marin (Vertical Launch System, VLS). À l’image de ce qui existe déjà sur des bâtiments américains, ce dispositif permettra probablement la mise oeuvre de missiles de croisière. Pour les aéronefs, ce sont avant tout les F-35 dans leur version A et B qui serviront à lancer les différents missiles mais aussi sur les F-2 et F-15 plus anciens.
En parallèle de cette première priorité, le deuxième domaine de développement capacitaire concerne la défense anti-missile. Sur ce point, la défense nippone s’appuie en mer sur le système de détection et d’interception AEGIS déployé sur les destroyers et, à terre, sur le système PATRIOT et sur le missile SM3 Block 2A.
Tokyo déploie ainsi, du point de vue militaire, une stratégie de sécurité cohérente qui apparaît avant tout défensive face au défi que constitue le grand voisin chinois. Par l’acquisition et le développement de matériels et technologies devant lui permettre de porter le feu sur l’ennemi au plus tôt et au plus loin, elle cherche à éloigner la menace de ses côtes. S’adossent à ce programme clé les moyens de détection et de synthèse du renseignement sans lesquels le risque de perte d’efficacité est certain. Sur l’ensemble de ces questions, le Japon peut à la fois compter sur des compétences nationales de très haut niveau mais aussi sur l’alliance avec les États-Unis qui demeure une pierre angulaire de sa stratégie.
Nonobstant, le pays du soleil levant a aussi évoqué la possibilité d’acquérir ou tout du moins d’initier une réflexion quant à l’utilisation, un jour de sous-marins nucléaires d’attaque, effecteur offensif par excellence. Et si la meilleure défense était l’attaque ?
Esteban Aguado est chercheur associé à la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES). Il collabore régulièrement avec le Marin, Cols Bleus et la Baille.
crédit photo : Ryo Tanaka, JS Chokai Launches Missle as part of RIMPAC 16, 22 juillet 2016
[1] Thomas Fassler. « La stratégie japonaise dans les îles du Sud face à la menace chinoise. » Shoki Media, 25 octobre 2025. https://www.shokimedia.com/post/article-1-la-stratégie-japonaise-dans-les-îles-du-sud-face-à-la-menace-chinoise.
[2] Le réarmement naval militaire dans le monde, Etudes Marine, Centre d’études stratégiques de la Marine, janvier 2023.
[3] Naval News. « Japan Completes All Improved Type 12 Anti-Ship Missile Tests. » Naval News, décembre 2025.https://www.navalnews.com/naval-news/2025/12/japan-completes-all-improved-type-12-anti-ship-missile-tests/.
[4] Naval News. « Video: Japan Tests Hyper-Velocity Gliding Projectile (HVGP). » Naval News, juillet 2024.https://www.navalnews.com/naval-news/2024/07/video-japan-tests-hyper-velocity-gliding-projectile-hvgp/.


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