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Intelligence artificielle : vers une souveraineté japonaise ?

  • Thomas Littel Fortuna
  • il y a 18 minutes
  • 7 min de lecture

Le 16 décembre dernier, le journal Yomiuri a publié une liste de propositions quant à la voie qu’il faut suivre concernant le développement de l’intelligence artificielle (I.A.). J’ai donc pu témoigner des inquiétudes qui font tout juste surface : le journal appelle à prendre des mesures face à l’impact négatif des I.A. sur certains secteurs (à cause de la délégation de certaines tâches à cette technologie), à encadrer les développeurs pour que les modèles soient transparents et fiables, et s’inquiètent même de l’appauvrissement des aptitudes cognitives potentiellement causé par une dépendance accrue. Pour une I.A. « sans biais », la rédaction encourage aussi à ce que les données utilisées pour le machine learning soient en japonais, et que les modèles soient capables de « comprendre les valeurs japonaises ». Le ton est donc plutôt axé vers une régularisation.


Au Japon, deux entreprises investissent actuellement en masse dans le secteur : NTT et Softbank. Le pays souhaite se doter d’une souveraineté pour des questions de sécurité, car reposer sur les I.A. étrangères la rend potentiellement vulnérable en cas de crise. Il est donc difficile de trouver un juste milieu entre imposer des règles et donner carte blanche pour gagner la course, comme essaye de le faire Donald Trump. En effet, le 11 décembre 2025, le président américain a fait signer un décret pour limiter les réglementations de l'I.A. au niveau étatique[1]. Et ce, alors qu’en septembre, la Californie avait justement fait adopter la loi SB-53 pour obliger à la transparence sur les risques qu’impliquent les I.A. de pointe[2].


Dans le cas du Japon, qu’en est-il donc ? Après m’être interrogé au sujet d’un cadre légal, et sur l’importance que le gouvernement accorde à l’I.A., voici une chronologie non exhaustive des faits saillants qui pavent le début de la nouvelle ère numérique.

 

Février 2019 : Publication du Social Principles of Human-Centric AI, rédigé par un groupe d’experts du Conseil pour la Science, la Technologie et l’Innovation du gouvernement. L’I.A. est d’emblée décrite comme un outil aidant à résoudre de multiples problèmes (comme le manque de main-d’œuvre et le dépeuplement des campagnes). Comme l’indique le titre du rapport, l’objectif est donc de « garder l’humanité au centre », mais espère que la « Société 5.0 », c’est-à-dire une société « parée » au déploiement de l’I.A., prête à l’utiliser pour en tirer le plus de bénéfices possible, verra le jour[3]

 

Mai 2023 : Les membres du G7 s’accordent autour du Hiroshima Process, premier cadre international qui vise à promouvoir des modèles sûrs et pose les principes directeurs des futures initiatives. Les dirigeants exhortent à la transparence et à l’échange, mariant alors le développement de l’I.A. à la voie multilatérale et aux Sustainable Development Goals de l’ONU. Parmi les entreprises partenaires, on compte entre autres NTT, Softbank, mais aussi Google et OpenAI. En mai 2024 est créé le « groupe d’amis du Hiroshima AI Process », incluant aujourd’hui une soixantaine de pays, dont ceux de l’ASEAN [4].

 

Septembre 2023 : Sakana AI est fondée par deux anciens chercheurs en I.A. de Google, ainsi que par Ren Itô, qui a notamment travaillé pour le ministère des Affaires étrangères japonais et la Banque mondiale.

 

Février 2024 : Lancement du Japan AI Safety Institue (J-AISI), dont le rôle est d’accompagner le gouvernement dans la mise en place d’examens vérifiant la sécurité des modèles. Cet organisme sert aussi de « hub » entre diverses entités pour qu’elles échangent les dernières découvertes les plus récentes. En août 2024 est ensuite créé le groupe de recherche institutionnelle sur l’I.A. (AI seido kenkyû-kai AI制度研究会), qui « étudie l’élaboration des lois, réglementations et institutions sur l’I.A. », et qui veille aussi à l’harmonisation des initiatives internationales avec les normes internationales[5].

 

1er septembre 2025 : Entrée en vigueur de la loi sur l’I.A. [6]. À l’alinéa 2 de l’article 3, sur les principes fondamentaux, l’I.A. est décrite comme une technologie fondamentale pour le développement économique et sociale, car la compétitivité des entreprises au niveau international dépend désormais de cette technologie, mais aussi la sécurité nationale. Les articles 8 et 15, respectivement sur les responsabilités des citoyens et sur l’éducation, encouragent chacun à comprendre les décisions prises par le gouvernement et à approfondir son propre intérêt pour l’intelligence artificielle.


Tout en étant consciente des utilisations frauduleuses que peut mener un développement non encadré de l’I.A. (énoncé dans l’article 3, alinéa 4), la loi attribue au gouvernement, dans l’article 4, une responsabilité limitée. Le rôle du gouvernement est plutôt de créer un terrain fertile pour l’I.A., et, dans une conférence du 12 septembre 2025, le Premier ministre à ce moment, Ishiba, affiche la volonté de faire du Japon le pays au monde qui facilite le plus en matière de développement et de déploiement de l’I.A. [7].


À la suite de l’adoption de la loi est aussi créé le Bureau stratégique pour l’I.A. (jinkô chinô senryaku honbu 人工知能戦略本部), présidé par le Premier ministre. Ce bureau possède un comité d’enquête spécialisé (jinkô chinô senryaku senmon chôssa-kai 人工知能戦略専門調査会). Le Premier ministre peut, sur demande, consulter des spécialistes, comme ce fut le cas lors de la réunion du 5 décembre 2025, où Ren Itô, cofondateur de Sakanai AI, était par exemple présent.

 

19 décembre 2025 : le Bureau se réunit à nouveau et la Première ministre Takaichi mentionne l’I.A. gouvernementale « Gennai » (gabamento AI gennaiガバメントAI源内), une I.A. spécialisée dans les tâches administratives qui sera mise à disposition de 100 000 fonctionnaires dès mai 2026 [8], pour augmenter leur efficacité et assurer des services publics fonctionnels. Sur le site de l’Agence numérique du gouvernement, il est en effet précisé que Gennai est un moyen de soutenir ces fonctionnaires, en sous-effectif à cause de la chute démographique [9].

 

16 janvier 2026 : À l'occasion du 6e ASEAN digital minister's meeting, « les représentants japonais et ceux de l'ASEAN ont convenu de coopérer afin de concevoir des modèles adaptés aux langues et cultures d'Asie du sud-est, alors que les pays de la région cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis de la technologie chinoise » [10].

 

23 janvier 2026 : Google et Sakana AI annoncent un partenariat, ce dernier pouvant désormais utiliser les modèles de Google [11].


En lisant le journal, j'ai été impressionné du nombre d'articles traitant de l'I.A. par numéro. Dans son programme initial, Sanae Takaichi fait très souvent mention de la technologie comme l'un des secteurs qu'il faut développer en priorité pour rendre le pays plus "prospère" (sur ce point, les compte rendus des réunions du Bureau stratégique pour l’I.A. permettent de constater un lien avec les défis posés par la chute démographique qui sévit). Depuis le début de son mandat, la première ministre a donc : participé au rapprochement des pays de l'Asie Pacifique en s'accordant sur l’APEC Artificial Intelligence Initiative lors du sommet de Gyeongju, du 31 octobre au 1er novembre ; et le 11 décembre 2025 elle rejoint la Pax Silica Declaration, un partenariat entre plusieurs pays pour sécuriser les chaînes de valeurs qui nourrissent l'industrie de l'intelligence artificielle sous l'égide des États-Unis [12].


Le Japon est donc conscient que l'économie se transforme rapidement, et ne veut pas rater le train de l'intelligence artificielle. Sur fond d'affrontement entre la Chine et les États-Unis, la souveraineté est devenue un enjeu géopolitique majeur et le Japon décide donc de forger sa propre souveraineté tout en aidant d'autres pays de la région à forger la leur.


Le Japon, développe sa stratégie économique en terme d'I.A. pour deux facteurs ; les enjeux internes, tels que la chute démographique pousse le Japon a trouvé des solutions face à baisse de la main d’œuvre. De plus, la dégradation de l'environnement sécuritaire régionale sur fond d'affrontement entre la Chine et les États-Unis met en défaut les routes commerciales. Sécurité les chaînes de valeurs est un enjeu géopolitique majeur pour un Japon, fortement dépendant de celle-ci. Créer des partenariats avec les pays alliés, tel que l'ASEAN, l'Australie et les États-Unis est donc devenu primordiale pour forger sa propre souveraineté en matière d'I.A.



Crédit photo : sommet du G7, Hiroshima AI process / site du ministère des Affaires intérieures et des Communications (総務省).


[1] Le Monde. « Donald Trump signe un décret pour réguler l’IA au niveau fédéral et écarter les États américains. » Le Monde, 12 décembre 2025. Consulté le 4 février 2026. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/12/donald-trump-signe-un-decret-pour-reguler-l-ia-au-niveau-federal-et-ecarter-les-etats-americains_6656966_4408996.html

[2] Le Monde. « Intelligence artificielle : une loi majeure de régulation promulguée en Californie. » Le Monde, 30 septembre 2025. Consulté le 4 février 2026. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/09/30/intelligence-artificielle-une-loi-majeure-de-regulation-promulguee-en-californie_6643552_3234.html

[3] Bureau du Cabinet (内閣府). Social Principles of Human-Centric Artificial Intelligence (AI). Tokyo, s.d. Disponible sur : https://www8.cao.go.jp/cstp/english/humancentricai.pdf 

[4] Ministry of Internal Affairs and Communications (総務省). « Hiroshima AI Process. » Page officielle, s.d. Disponible sur : https://www.soumu.go.jp/hiroshimaaiprocess/en/index.html

[5] Japan AI Safety Institute (J-AISI). National Status Report on AI Safety in Japan 2024. Tokyo, 5 février 2025. Disponible sur : https://aisi.go.jp/assets/pdf/j-aisi_report_2024_en.pdf

[6] Japon. Loi relative à la promotion de la recherche, du développement et de l’utilisation des technologies liées à l’intelligence artificielle (人工知能関連技術の研究開発及び活用の推進に関する法律). Loi no 53 de 2025. Disponible sur : https://laws.e-gov.go.jp/law/507AC0000000053

[7] Bureau du Premier ministre du Japon (首相官邸). « Résumé de la conférence sur l’intelligence artificielle. » 12 septembre 2025. Disponible sur : https://www.kantei.go.jp/jp/103/actions/202509/12jinkoutchinou.html

[8] Bureau du Cabinet (内閣府). Résumé de la 3e réunion du Bureau stratégique pour l’intelligence artificielle. Tokyo, s.d. Disponible sur : https://www8.cao.go.jp/cstp/ai/ai_hq/3kai/gijigaiyo.pdf

[9] Agence numérique (デジタル庁). « Qu’est-ce que l’IA gouvernementale ? Stratégie d’utilisation de l’IA par le gouvernement promue par l’Agence numérique. », (gabamento AI towa ? dejitaru-chô gq susumeru seifu AI katsuyô senryakuガバメントAIとは?デジタル庁が進める政府AI活用戦略), 11 décembre 2025. Disponible sur : https://digital-agency-news.digital.go.jp/articles/2025-12-11

[10] Nikkei Asia. « Japan to Help ASEAN Develop Local-Language AI amid China Concerns. » Nikkei Asia, s.d. Consulté le 4 février 2026. Disponible sur : https://asia.nikkei.com/business/technology/artificial-intelligence/japan-to-help-asean-develop-local-language-ai-amid-china-concerns

[11] Sakana AI. « Partenariat stratégique conclu entre Sakana AI et Google. » Communiqué de presse, 23 janvier 2026. Consulté le 4 février 2026. Disponible sur : https://sakana.ai/google/

[12] U.S. Department of State, Pax Silica. Disponible sur : https://www.state.gov/pax-silica

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