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Entretien avec Akifumi Sumitomo : la succession impériale

  • Thomas Littel Fortuna
  • 23 janv.
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 janv.

Les membres de la famille impériale, de gauche à droite, en commençant par le haut : Mako Komuro (née Mako d'Akishino, elle a quitté la famille impériale après avoir marié un roturier en 2021. Elle est la fille de Fumihito), la princesse Aiko de Toshi, le prince Hisahito, la princesse Kako, l'impératrice émérite Michiko, l'empereur émérite Akihito, l'empereur Naruhito, l'impératrice Masako, le prince Fumihito, la princesse Kiko.


Le 19 septembre 2025, le prince Hisahito est passé à l’âge adulte. Son père, Fumihito, était le dernier héritier a avoir passé l’âge adulte, il y a 40 ans. Aujourd’hui, l’ordre de succession au trône impérial est donc de la sorte : Fumihito, Hisahito, puis Masahito, frère du précédent empereur Akihito, ayant abdiqué en 2019 à cause de sa santé (ce qui est exceptionnel car la succession est censée s’effectuer à la mort de l’empereur). Il n’y a donc que trois personnes pouvant devenir empereur, car la « loi sur la maison impériale » (ci-après appelé « Code impérial » (koushitsu tenpan 皇室典範) promulgué en 1947, prévoit que le trône n’est transmissible qu’aux hommes descendant de la lignée masculine. Cependant, les dernières générations ont vu une surreprésentation féminine dans la famille régnante. Hisahito est né en 2006, mais, en 2005, un comité consultatif gouvernemental appelé « Comité d'experts sur le Code impérial » (koushitsu tenpan ni kan-suru yûshiki-sha kaigi 皇室典範に関する有識者会議) avait déjà été mis en place pour élaborer des mesures concernant la succession au trône. Un moyen évoqué, était d’autoriser les femmes à succéder au trône, ainsi que de permettre aux enfants de ces potentielles futures impératrices (c'est à dire une lignée « maternelle », jokei no tennô 女系の天皇[1]) d'également succéder au trône. Ils réaffirment cette position dans leur dernier rapport de 2021, avec tout de même un avis plus contrasté [2].


J’ai donc interrogé Monsieur Akifumi Sumitomo (住友 陽文), professeur à l'institut des sciences des systèmes contemporains de l'Université publique d'Osaka (大阪公立大学). Spécialiste en histoire moderne et contemporaine du Japon, il mène des recherches sur l'idéologie de l'empire du Japon moderne et de l'histoire du développement nucléaire après la guerre. Il est l'auteur des ouvrages « La démocratie dans l'empire japonais : histoire des idées sur la création de l’individu » (Yushisha, 2011) et « Corps national et démocratie : contrefaçon du républicanisme » (Yushisha, 2024). L'entretien a été réalisé en japonais, puis traduit en français pour cette publication.

 

1. Quelles fonctions l’empereur doit-il remplir ?

 

Il doit bien évidemment, en accord avec la Constitution, accomplir des « actes officiels » (kokuji kôi 国事行為) en tant que symbole du Japon. Cependant, il n'existe aucune définition légale concernant ces actes, raison pour laquelle leur fréquence sous le règne de l'empereur Akihito a augmenté (visites dans les régions sinistrées en cas de catastrophe, etc.). Selon moi, il conviendrait de réduire ces apparitions. En effet, plutôt que d'interpréter de manière extensive son rôle de « symbole de l'unité nationale » afin de valoriser sa propre existence, il me semble qu’il devrait faire preuve de décence.

 

2. L’empereur est considéré comme symbolisant l'unité du peuple japonais. Se déplace t-il à l’international aussi en tant que symbole du pays ?

 

Oui, c'est exact, l'article 1 de la Constitution japonaise prévoit que l'empereur est le symbole du Japon et de l'unité du peuple japonais. Mais il n'est pas énoncé que l'empereur est le chef de l'État. Le chef de l'État est celui qui dirige et représente l'État. L'empereur symbolise le Japon, mais n'est pas autorisé à agir en tant que chef de l'État et représenter le Japon à l'étranger.


Il semblerait qu'il se déplace à l’international une fois toutes les quelques années, à l'invitation du pays hôte dans un but de « promotion de l'amitié internationale ». Cependant je crains qu’avec de tels déplacements il ait un rôle de représentant du Japon qui se rapproche de celui de dirigeant du pays, de facto. De plus, lorsque l'empereur se rend à l'étranger, c'est parfois pour entretenir des relations avec des monarques étrangers (en particulier avec la famille royale britannique), donc cela peut donner l'impression qu'il détient le pouvoir royal au Japon, ce qui me préoccupe et je pense que l’empereur ne devrait pas s’écarter de son rôle, c’est-à-dire non celle d’un monarque ni d’un roi, mais un statut bien défini par la Constitution.


En tant que symbole de l'unité nationale, il convient d'être prudent en matière de voyages à l'étranger, bien que cela soit peut-être nécessaire, donc force est d’admettre qu’il est difficile de trouver le juste équilibre à cet égard.

 

3. Concernant la politique, quelle est son rôle ? Et quelle est la nature de sa relation avec le ou la Première ministre ?

 

Conformément à la Constitution, l'empereur nomme le Premier ministre sur désignation de la Diète, promulgue les révisions constitutionnelles et les lois avec l'avis et l'approbation du Cabinet, convoque la Diète, dissout la Chambre des représentants et certifie la nomination et la révocation des ministres d'État. Cependant, toutes ces fonctions sont purement formelles et cérémonielles, et l'empereur n'exerce aucun pouvoir politique réel.


Il peut tout de même parfois exprimer son opinion personnelle sous la forme d'un « discours » (o-kotoba お言葉, appelé « édit impérial » [shôchoku 詔勅] avant la guerre), et il lui arrive alors d'évoquer des questions politiques. Bien qu'elle n'était pas empereur, l'impératrice de l'époque (l'actuelle impératrice émérite Michiko) a fait référence en 2013 au « projet de constitution d'Itsukaichi », rédigé par des civils au début de l'ère Meiji, et a exprimé son opinion sur l'importance des droits et libertés fondamentaux (écrit par Chiba Takusaburô, le projet a été rédigé dans les années 1880, mais n'a été découvert qu'en 1968, ndlr). À cette époque, le gouvernement Abe cherchait à réviser la Constitution en s'appuyant sur sa majorité au Parlement, et on s’interroge donc savoir si cette allocution n’était pas l’expression d’une certaine méfiance quant à cette évolution politique. En août 2016, Akihito, alors empereur, a également déclaré vouloir être démis de ses fonctions, ce qui va à l’encontre du Code impérial qui prévoit que la succession n’a lieu qu'après décès de l'empereur. De façon exceptionnelle, une révision du Code impérial ne fut pas nécessaire et le politique s’est plié. Son fils est devenu empereur sans qu’Akihito soit décédé. On peut considérer cela comme une ingérence politique, et ces deux événements montrent que les opinions personnelles de la famille impériale peuvent influencer la politique, ce que je considère comme licencieux car cela constitue une déviation par rapport à la loi.

 

4. Qu’en est-il des discussions pour réformer ces règles concernant la transmission du titre d’empereur ? La succession au trône par une femme est évoqué, qu’en pensez-vous ?

 

Il existe un comité consultatif gouvernemental appelé « Comité d'experts sur le Code impérial », au sein duquel des experts discutaient de la question de la succession impériale, mais il semble qu'ils ne se réunissent plus actuellement. Du point de vue de l'égalité entre les sexes je pense que la succession d'une femme est souhaitable, et possible grâce à une modification de la loi, mais qu’une lignée maternelle est difficile d'un point de vue juridique et constitutionnel. Je pense donc que ce n’est pas le bon choix.


Pour expliquer plus en détail ce Code impérial, il prévoit que « l'empereur est succédé par un homme appartenant à la lignée masculine de la dynastie impériale ». On pourrait donc simplement le modifier pour permettre l'accession d'une femme au trône. Cependant, si l'on abandonne la lignée masculine et que l'on rend possible l'accession d’un fils ou d’une fille d'impératrice, le système impérial perdrait son fondement idéologique. Celui-ci repose sur le principe selon lequel l'empereur est issu d'une « lignée ininterrompue depuis des temps immémoriaux » (bansei ikkei万世一系), et cette « lignée ininterrompue » est justement masculine. La raison pour laquelle il n'y a pas eu de lignée maternelle est que si cela advient, ce n’est de fait plus la famille impériale qui héritera du trône, mais bien la famille du mari, ce que ce concept de « lignée ininterrompue » cherche évidemment à éviter.


En effet, au cours de l'histoire du Japon, il y a eu huit impératrices (jôsei no tennô 女性天皇), mais toutes étaient issues de la lignée masculine, et aucun des enfants de ces huit impératrices n’a hérité du titre. Il n'y a jamais eu d’impératrice issue de lignée maternelle. Selon l'actuel Code impérial, les épouses des hommes de la famille impériale sont choisies parmi les citoyens ordinaires (ippan shimin 一般市民). Il en va de même pour les femmes de la famille, mais une fois mariée elles doivent quitter la famille impériale et devenir de simples citoyennes. En d'autres termes, même si la révision du Code impérial permettait à une femme de devenir impératrice, en se mariant elle devra quitter la famille impériale et ses enfants ne pourront pas hériter du titre. Pour que les enfants d'une impératrice puissent devenir empereurs, il faudrait réviser le Code impérial afin que les femmes puissent se marier sans quitter la famille impériale, et que leur époux soit reconnu comme membre de la famille. Dans ce cas, on renonce à la tradition japonaise selon laquelle l'héritier de la « maison » (ie 家) est l’homme. En ce sens, même s'il est possible de couronner une femme empereur, il serait très difficile de faire voir le jour à une ligné maternelle.


En abandonnant les fondements idéologiques qui légitimisent le règne de l’empereur, c’est quelque part le système impérial dans son intégralité qui prend fin puisqu’il ne faut plus être empereur pour devenir empereur. S’il n’y a plus d’empereur, il devra aussi disparaître de la Constitution, qu’il faudra donc réviser en profondeur pour que la nouvelle ne repose plus sur l’existence d’un empereur.

 

5. Les derniers sondages montrent que la population est favorable à une lignée maternelle, car elle s’inquiète de l’avenir du système impérial[2], comment réagissez-vous par rapport à cela ?

 

Je ne pense pas que la plupart des citoyens comprennent la distinction entre un empereur de lignée masculine et un empereur de lignée maternelle, ni pourquoi il n'y a jamais eu d'empereur de lignée maternelle jusqu'à présent. Bien sûr, si l'on s'obstine à vouloir un empereur de lignée masculine, il n'y aura bientôt plus de membres de la famille impériale susceptibles de devenir empereur. Pour assurer la stabilité de la succession impériale, il faudra donc finir par accepter une lignée maternelle, mais comme je l'ai expliqué précédemment, cela signifierait la fin du système impérial. Donc que l’on s’obstine ou que l’on reconnaisse, le système impérial prendra fin dans les deux cas. Cependant, je pense que la plupart des citoyens ne sont pas pour que le système impérial prenne fin de la sorte, le problème est donc complexe n’est-ce pas ? Si l'on veut supprimer le système impérial et réviser la Constitution, il faudra en tout cas réviser les articles 1 à 8 et l'article 96, ce qui mettra inévitablement les citoyens en déroute.


Thomas Littel Fortuna est co-fondateur du journal Shoki, il est étudiant en 2ème année de master d'études japonaise à l'Inalco. Il est actuellement en échange à l'Université publique d'Osaka pour approfondir ses recherches sur la société japonaise.



Crédit photo : "Their Majesties the Emperor and Empress and the Imperial Family" https://www.mofa.go.jp/files/100150747.pdf (consulté le 2 janvier 2026).


[1] Pour préciser le choix du terme "lignée maternelle": aujourd'hui il s'agit d'une lignée "masculine" (dankei tennô 男系天皇), la transmission se fait d'homme en homme, de préférence de père en fils mais, comme le montre le cas de Hisahito, neveu de l'empereur actuel, la seconde option est de prendre le fils d'un autre membre masculin de la famille impériale. J'ai donc décidé d'utilisé "masculine" (et non "paternelle"), sans mettre pour autant "féminine" en opposition (ce que voudrait littéralement dire jokei tennnô 女系天皇) car, comme expliqué dans l'article, on parle en fait du descendant d'une impératrice, garçon ou fille. L'enjeu est donc de la naissance d'une lignée commençant par un membre féminin de la famille impériale.

[2] Cabinet Secretariat of Japan (内閣官房), Taii tokurei ni kan-suru hōkokusho 退位特例に関する報告書. Tokyo: Cabinet Secretariat. 22 décembre 2021. Disposible sur : https://www.cas.go.jp/jp/seisaku/taii_tokurei/pdf/houkoku_20211222.pd

[3] Entre septembre et octobre 2025, le journal Yomiuri a mené une enquête et récolté 2004 réponses. Ils établirent les sondages suivants : 69% sont pour la succession d’une femme au trône, 64% pour une lignée maternelle. 68% se disent inquiets quant à l’avenir du système impérial, ce que le journal met en lien avec l’attachement des gens à l’empereur (80% disent le respecter). Cette proximité pourrait venir de ces fameux « actes officiels ». L'empereur honore par exemple la mémoire des défunts morts au combat (senbotsu-sha no irei 戦没者の慰霊), comme en avril 2025 à l’occasion du 80ème anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque l’empereur et l’impératrice se sont rendus à Iwo-jima pour commémorer bataille qui y eut lieu. Si l’on regarde l’âge et le sexe des personnes qui ont répondu, on peut noter que les femmes sont légèrement plus enclines à une lignée maternelle, et que les personnes âgées sont celles qui se sentent le plus proches de l’empereur.

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